« Chaque jour tu dois faire quelque chose pour que le projet avance »
Navigatrice, écrivaine, entrepreneure, conférencière… à la rame, à bord de prototypes ou en kayak, cette bretonne enchaîne les projets et les défis, sans en faire tout un plat. Et nous, on aime ça.
Par où commencer pour présenter Anne Quéméré ? Par toutes ses navigations en solitaire ? Par ses livres ? Par son amour de l’océan ? Pour résumer rapidement, ça donne cela : l’Atlantique et le Pacifique à la rame entre 2002 et 2004, puis la même chose en « kiteboat » (embarcation propulsée par une aile de traction) en 2006 et 2011, suivi de plusieurs tentatives de passage du Nord-Ouest en kayak ou à bord d’un prototype propulsé à l’énergie solaire entre 2014 et 2018. Et puis aussi quelques livres, qui lui valent aujourd’hui de faire partie des Écrivains de Marine. Voilà pour les faits. Mais nous, on préfère se concentrer sur sa façon de voir les choses. Parce qu’une conversation avec Anne Quéméré, c’est une véritable leçon de gestion de projets. C’est encore mieux qu’une séance de coaching : en une heure à peine, on se sentirait presque prêt à monter l’Everest en tongues et sans duvet. Presque, hein… Écouter Anne Quéméré est particulièrement inspirant. Alors on s’est dit que ce serait dommage de ne pas vous en faire profiter…
Ce qui frappe en premier chez cette bretonne installée dans le Cap Sizun, c’est la confiance qu’elle dégage. Ce regard franc. Au départ, on se dit qu’elle a un petit côté brut de décoffrage. Et puis non. Ce n’est pas ça. C’est autre chose. Alors on cherche, on observe, on écoute… et on trouve. Une grande détermination. Un tempérament. Elle confirme : « Je m’encombre pas de civilités ou quoi que ce soit, si ça me soûle, ça me soûle, je le dis ! ». Mais Anne Quéméré n’est pas une grande gueule. Pas rugueuse, pas provocatrice. Elle semble juste aimer les choses simples, sans chichis. Elle dit ce qu’il y a à dire, sans embarras. Elle agit surtout. Et ça fait du bien, ces gens qui passent à l’action. Parce qu’elle ose, Anne. C’est dans sa nature. Quand elle a une idée en tête et qu’elle y croit, elle se donne les moyens d’y arriver.
Se laisser surprendre

Ça commence dès ses études de lettres. Elle s’ennuie et, après deux années à la fac, décide de partir aux États-Unis. Elle y restera une dizaine d’années. L’idée suivante, c’est son tout premier projet de traversée. On imagine alors une ambition démesurée… et  l’on découvre une simple envie. Rien de plus. C’est au début des années 2000, Anne rentre en France après avoir accompagné et guidé des centaines et des centaines de personnes en Amérique du Nord. Elle a besoin d’un sas de décompression : « C’est pas anodin d’avoir choisi l’océan et la solitude : j’avais besoin me ‘dépolluer’ de toutes ces rencontres et d’une vie dans un pays ultra-consumériste. J’ai eu envie de renouer avec l’océan et j’avais envie de lenteur, je me suis dit qu’une traversée à la rame c’était peut-être pour moi un peu mon Everest ou mon ashram pour certains…». Anne a 34 ans et traverse l’Atlantique Sud à la rame. « Pour moi, c’était vraiment un voyage qui, une fois bouclé, serait rangé dans un tiroir et je reprendrais une vie plus ‘standard’… et ça s’est pas passé comme ça ! ». Deux ans plus tard, elle refait la traversée, cette fois-ci par l’Atlantique Nord. Et ne cessera d’enchaîner les projets.

Anne Quéméré aime se laisser surprendre par la vie. Pour cela, elle écoute son intuition. Une fois l’objectif solidement ancré en tête, la motivation s’impose et tout déroule : « J’ai un rêve, je veux l’accomplir, je me pose pas beaucoup de questions. Dans ces cas-là il y a rien qui m’arrête ! Et surtout pas les mauvaises excuses ». C’est peut-être ça, sa grande force. Elle ne se pose pas de questions. Elle y va. Et se dote d’une certaine rigueur, aussi : « Quelqu’un m’avait dit lorsque tu pars sur une idée de projet, chaque jour tu dois faire quelque chose pour que le projet avance, même si c’est un tout petit pas, que dalle… c’est vrai, c’est exactement ça ! Ça peut être un petit entraînement, une idée nouvelle, un budget qu’on récupère… je m’y suis tenue et j’ai trouvé que c’était génial. D’abord, parce que ça fait du bien, on peut se coucher le soir en disant : j’ai encore avancé d’un petit pas et ça permet de ne jamais lâcher le contact ».

Ceci n’est pas un échec

Quant il s’agit de développer une idée, Anne est profondément imprégnée par son expérience américaine : « Aux États-Unis, dès que vous proposez un truc les gens disent : fonce, c’est génial ! En France c’est plutôt : attention, tu vas te casser la gueule, tu vas jamais trouver l’argent, t’es complètement folle ! La vision américaine, ça nous permet de développer une certaine confiance en nous, on va avoir tendance à se dire que nos idées sont peut-être pas complètement mauvaises, qu’on est pas plus con que les autres et qu’il y a pas de raison qu’on n’y arrive pas ». Elle aime aussi cette manière anglo-saxonne de concevoir les erreurs de parcours : « Quelqu’un qui va créer une entreprise et qui se plante en France, il a intérêt à changer de banque et à pas s’être trop planté parce qu’on l’aidera plus jamais. Aux États-Unis, un jeune qui crée une boîte, ça marche pas et il veut en créer une deuxième, il trouvera toujours les fonds. Parce qu’on part du principe qu’ il s’est déjà planté, donc il a appris plus que quelqu’un qui n’a pas encore de l’expérience ! ». De la manière d’entreprendre aux États-Unis ou en France, Anne a décidé de garder meilleur des deux et fait sa propre sauce avec. Une erreur n’est pas un échec. Ce n’est pas un drame non plus. C’est un imprévu, un aléas. Mais c’est surtout l’occasion de se relever, de se réinventer. Car des erreurs viendra le succès. Pour elle, il n’y a pas à tergiverser : il faut être culotté. Oser, encore et toujours.

Les gens  comme Anne, on se dit qu’ils ne connaissent pas le doute. Et bien… si. Mais cela ne la paralyse pas : « Le doute fait partie de l’aventure, surtout au tout début. On s’est retrouvé à faire des essais en baie de Douarnenez, je pense qu’il y a pas mal de monde qui s’est bien marré parce que le bateau s’est retourné un nombre de fois incalculable… En recherchant des sponsors, quand les gens disent : t’es barge, ça marchera pas ! Le doute est là, tout le temps. Le tout est de l’évaluer en permanence et toujours se souvenir pourquoi on part et c’est quoi, au fond de nous, notre objectif ? Le vrai, qui est peut-être moins spectaculaire que celui que les journalistes veulent raconter… ». Persévérance. Confiance. Savoir s’entourer, toujours travailler en équipe. Et se fixer un calendrier, pour éviter de partir à la dérive.

On lui demande quels sont ses modèles. Silence… Ceci n’est une hésitation. C’est bien un silence. Un vrai. Parce ce qu’elle n’en a pas. C’est comme ça. « J’ai pas de modèle, non ! Je mène ma vie, pour moi c’est aussi simple que ça ! Quand on me pose ce genre de question je dis que je suis madame tout le monde ! Moi, je mène ma vie avec cet espèce d’esprit de liberté que j’ai toujours eu ! ». Il y a juste quelques écrivains, dont cette lectrice passionnée admire la plume : Sepúlveda, Coloane, Coelho, Jim Harrison. Des auteurs qui savent lui raconter la nature et la ramener à terre. Mais pas de références aventurières. Parce qu’elle est elle-même et c’est déjà suffisant. En accord avec ses convictions. Son intuition. Sa passion. Le regard franc, toujours vers l’avant. Probablement en train de préparer le prochain projet.

Si vous voulez en savoir plus sur Anne Quéméré, sa plume et ses projets, allez jeter un œil sur son blog :  www.annequemere.com